Voilà deux ans que je réponds éternellement aux mêmes questions... et ça me fait perdre beaucoup de temps, même si ça me fait plaisir qu'on s'intéresse à mon travail ! Aussi, en visionnant le blog de
François Amoretti, je me suis dit "bon sang, mais c'est bien sûr !", je vais rédiger une Foire Aux Questions en utilisant pour cela le questionnaire que Coralie m'a fait parvenir par mail :
Pourriez-vous vous présenter brièvement ? (Age, formation) …Je suis née le 4 août 1982 en région parisienne. Comme beaucoup de gens de ce milieu, j'ai un parcours assez varié. J'ai commencé par un Deug de Lettres Classiques, dont je me suis enfuie (j'aimais le latin, mais détestais le grec ancien) pour passer une Licence et une Maîtrise de Lettres Modernes à Nantes. J'ai ensuite décroché un DESS Édition et rédaction professionnelle à Angers. J'ai parachevé tout cela par une Licence d'information-communication (toujours à Nantes, qui restera ma ville de coeur). Durant mes études, j'ai beaucoup travaillé dans la PQR (L'Écho de la Presqu'Île, Presse Océan, Ouest France), ce qui m'a beaucoup appris. J'ai également fait pas mal de stages dans l'édition (en particulier Siloë et Hachette). En parallèle de mes études, j'ai aussi été lectrice professionnelle, ai réalisé un CD-Rom sur l'imprimerie, organisé des concours de nouvelles, vendu des magazines et été photographe pour le Père-Noël (mais ça, c'est une autre histoire). En bref, ma passion pour l'édition ne date pas d'aujourd'hui.
Quels sont vos goûts, influences et hobbies ?
J'entretiens une grande passion pour la littérature classique. J'aime particulièrement la période du XVIIe au XIXe. En revanche, le médiéval et le XXe siècle m'ennuient pour des raisons différentes. Le XXIe, je n'en parle même pas tellement ça me laisse un sentiment d'escroquerie. À mes yeux, "l'autofiction" est la pire fumisterie inventée depuis le 'Nouveau Nouveau Roman' (quelle blague, ce nom!). Aujourd'hui, je crois que les meilleurs écrivains sont ceux issus de la littérature de genre (tant snobée par la littérature blanche).
Sinon, je pratique la danse orientale. J'aime tous les styles de danse, mais ma culture dans ce domaine n'est pas encore aussi étendue que je le voudrais.
Comment êtes-vous devenu éditeur ?Par le biais de l'écriture ! Mais surtout grâce à une idée. En me promenant dans les librairies il y a bientôt 3 ans, je me suis rendue compte qu'il n'existait aucune collection de BD destinée aux femmes. Il y avait bien une ou deux bricoles, mais pas de vrai mouvement. Je suis donc allée trouver le PDG des Éditions Soleil chez qui j'étais auteur et ait déversé sur son bureau un immense sac de DVD, shojos, et romans : chick-litt, comédies sentimentales... La moitié de mon budget du mois y était passé. Je lui ai dit : "ça marche en manga, au cinéma, en littérature, pourquoi on ne fait rien en BD ?" J'avais mon contrat une semaine plus tard.
Quels sont les aspects de ce métier que vous préférez ?La création et la naissance d'un projet, c'est un truc auquel on devient addict. Sans parler du fait qu'on assiste à toute la chaîne de la création, c'est passionnant. Et puis, j'ai ainsi eu la possibilité d'aider plein de jeunes auteurs à démarrer. Certains ont été reconnaissants, d'autres pas du tout, mais je pense que ça satisfait la part de Pygmalion, que tous les éditeurs doivent posséder en eux.
Ceux que vous n’aimez pas ?Un des mauvais côtés du travail, c'est quand vous avez parfois cru à mort à un bouquin et que le public ne suit pas. Déception, amertume et désastre... Sans compter que vous ne pouvez pas vous permettre trop d'échecs, sans quoi c'est toute la collection qui morfle.
Comment choisissez-vous les projets que vous allez éditer ?Je choisis les projets en accord avec ma ligne éditoriale qui est rédigée dans la colonne à droite de ce blog. Pour l'instant, il m'est impossible de m'écarter d'un iota de cette ligne car ma collection est trop jeune et risquerait d'y perdre son identité.
Les projets sont sélectionnés en accord avec mes propres goûts, je ne travaille pas sur ce qui ne me parle pas. La qualité du projet n'est pas forcément en rapport. J'ai refusé de très bons dossiers qui ne collaient pas à ce que je voulais faire.
Quel travail effectuez-vous dessus ?
Cela dépend. Ce serait assez long à expliquer en détail, donc voici les grandes lignes.
Pour la partie Création :Certains auteurs sont très autonomes, d'autres ont besoin d'être accompagnés. Il m'arrive de réécrire des passages dans certains albums de jeunes scénaristes ou de rebosser un synopsis si j'estime le résultat boiteux. Je le fais à titre d'exemple pour que l'auteur comprenne ce qui pose problème dans son premier jet, l'auteur a toujours la possibilité de reprendre lui-même son travail. Il faut aussi coacher parfois les dessinateurs et les coloristes, les pousser dans la direction dans laquelle on sent qu'ils pourraient s'épanouir.
Quand je travaille avec des auteurs étrangers, je rewrite toujours les traductions, pour qu'elles collent à la narration en image.
Parfois, je mets en contact des dessinateurs et des scénaristes, parfois je me contente de trouver le coloriste. Parfois, je commande et j'initie des projets de A à Z.
Cette partie du travail est la plus lourde, avec la communication.
Pour la partie Édition: Je commence par négocier les contrats auprès de Mourad Boudjellal. Le prix/planche dépend de l'expérience des auteurs, de leur niveau de rentabilité (ont-ils déjà eu un succès ? Ont-ils un public ?) et du coup de coeur de l'éditeur en chef.
Ensuite, il y a toute la question de la maquette que je gère en partenariat avec ma formidable graphiste, Gaëlle (page-titre, C1, dos, C4, gardes, et intérieurs pour les beaux-livres). Dans 90% des cas, je rédige le texte de C4 et la phrase d'accroche. La question de la relecture est très importante, il faut passer des heures à lire et relire les fichiers qui vont partir à l'impression, je suis aidée en cela par mon assistante Charlotte et par Catherine, la directrice éditoriale (plus une ou deux personnes de la fab et une correctrice professionnelle, et chacune d'entre nous retrouve TOUJOURS des fautes). Bien sûr, avant que les fichiers ne partent chez l'imprimeur, nous tirons et contrôlons des Cromalins qui seront ensuite envoyés à l'imprimeur. Malgré cette sécurité, on n'est jamais à l'abri d'une couv trop sombre, d'un manque de jaune qui éteint les couleurs dans le cahier central, etc. Il faut aussi contrôler les traceurs, parfois choisir le papier, le format, les options, etc. Toujours en fonction des coûts.
La partie communication et diffusion :Plusieurs mois avant que le livre ne parte à l'impression, il faut le présenter aux représentants qui passeront voir les librairies francophones une à une. Il faut rédiger un texte de présentation, commercial, qui n'est pas le même qu'en C4. Les phrases d'accroches sont alors très importantes. Ensuite, on se rend à la réunion (loin !) où l'on assiste à la conférence, pour une intervention qui dure de 10 à 20 mn. Il faut convaincre.
Quand le livre est en librairie, il faut parfois (mais on ne le fait pas pour tous les livres) rédiger un communiqué de presse. Normalement, ça n'est pas mon travail, mais le département comm est toujours débordé, et jusqu'ici j'ai rédigé 100% des textes qui ont figuré dans mes communiqués de presse, plaquettes, notes d'information, etc. Il m'est même arrivé de payer une stagiaire pour réaliser la maquette de communiqués. Bon, je n'ai pas l'exclusivité, c'est comme ça partout...
Après, il y a tous les petits à côtés qui ne servent pas directement la collection mais y contribuent et sont terriblement chronophages : tenir un blog, rewriter les bio des auteurs (ou les écrire carrément), être présent aux festivals, faire tirer des kakemono sur les festivals-éditeurs, faire passer une pub dans des magazines ciblés, poster des plaquettes à 150 magazines (aaarrrgh), organiser des concours, passer des partenariats, aller faire risette aux journalistes (heureusement, la plupart du temps, ils sont sympas), essayer de convaincre un nouveau réseau de librairie que vous êtes LA collection indispensable...
Évidemment, tout cela doit être fait avec une consigne, une seule : fais ce que tu veux, mais débrouille-toi pour que ça coûte le moins cher possible !
Êtes-vous supervisé, avez-vous besoin de l’aval de quelqu’un pour lancer un projet ?Je ne suis pas supervisée une fois que le projet est lancé et d'ailleurs, je n'aimerais pas qu'on mette le nez dans ma collection. Mais c'est toujours Mourad Boudjellal qui signe les contrats. Rien ne se fait sans son accord.
À côté, j'écoute bien sûr les conseils de Benoît le directeur commercial de Soleil, de Marlène, la responsable de comm, de mon assistante Charlotte, de la directrice éditoriale Catherine, de ma maquettiste Gaëlle et de Julie, Marianne, Eric, etc, en bref : les gens de la Fab (qui sont très importants et particulièrement compétents chez Soleil - pour avoir travaillé dans d'autres boîtes, je peux l'affirmer).
Quelle différence y a-t’il entre éditeur et directeur de collection ?Le directeur de collection est beaucoup moins bien payé, ah ah !
Non, c'est surtout que le directeur de collection la plupart du temps est aussi auteur, ce qui fait qu'il a plus de liberté (il n'est pas vraiment soumis à la hiérarchie de la boîte et peut hurler sur son éditeur en chef si vraiment il est très, très énervé, parce que par exemple la mise en place d'un bouquin est foireuse). Par contre, il doit faire ses preuves et vite. On lui demande du résultat.
La relation est généralement assez claire entre directeurs de collections et éditeurs. Mais c'est plus compliqué pour les auteurs qui travaillent au sein de la collection.
Depuis que je remplis cette fonction qui ne me fait pourtant pas vivre, je me rends compte que la plupart des auteurs de ma collection ne me considèrent pas comme une collègue, ce que je suis pourtant. Par contre, ils trouvent normal de venir me râler dessus parce qu'on a oublié de leur prévoir un badge lors d'un festival, alors que ce n'est pas du tout ma fonction.
J'en parlais il y a peu avec une de mes illustratrices qui me disait à quel point tout cela était "flou" pour elle. Mais je ne sais pas vraiment comment clarifier les choses.
Que vous apporte cette nouvelle casquette ?Du travail ! Pas des sous, ça c'est sûr. Heu, I got the Poweur ? Non même pas.
Je dirais une vision globale de la profession 30 fois plus vaste que quand j'étais simplement auteur. Et ça, c'est très pratique.